"C'est toi qui as mis le mot dans ma trousse?"
Le garçon me regarde. Mon coeur fait un bond. Il est brun, avec des yeux châtaignes qui pétillent de malice. De taille moyenne. Jamais je n'ai vu quelqu'un d'aussi beau. Il me répond, sans même lever les yeux:
"Non."
Un mot. Unique. Qui me transperce le coeur. Me l'arrache. Là où se trouvait ma vie, mon amour et mon être, là où toute ma personnalité était cachée, le seul endroit où je pouvais être en paix... Parti, envolé. A la place, un gouffre noir. Un gouffre noir aux couleurs de mort. Je ferme les yeux. Un instant. Essayant de retenir les larmes qui menaçaient de m'emporter, comme l'océan emporte la brindille qui ose lui faire face. Je lui parle, d'une voix tremblante:
"-Si je t'aimais, serais-tu le plus heureux des hommes de la Terre?
-Non.
-Si mes lèvres se posaient sur les tiennes, brulerais-tu d'un feu intense?
-Non.
-Si ma vie était entre tes mains, serais-tu prêt à me sauver?
-Non.
-Si je partais pour toujours, serais-tu malheureux?
-Non."
Des mots. Encore. De vulgaires mots, parmi lesquels le mot le plus simple à prononcer, le plus facile à dire. Non. Je me détourne. Partir. Loin. Mourir. Pour toujours. Laisser le désespoir envahir mon être. Je commence à m'éloigner.
"-Alors, nous n'avons plus rien à nous dire.
-Non.
Je serre les dents. Encore ce mot. Qui me blesse encore plus qu'une flèche. Ma vie venait de partir. Prise par le gouffre qu'avaient ouvertes ses -ces!- paroles en moi. Je marche, lentement. Je sens une larme couler. Je ferme les yeux pour qu'elle soit unique. Unique. Comme l'amour que je viens de perdre. Un bras me bloque. Je me retourne. C'est le garçon de tout à l'heure. Il commence, et ses mots balayent mon désespoir comme on balaie une vulgaire poussière sur le sol.
"-Si tu m'aimais, je ne serais pas l'homme le plus heureux de la Terre, mais le plus heureux de l'Univers.
Si tes lèvres rencontraient les miennes, je ne brûlerais pas d'un feu intense, mais d'un braiser infini, que toute l'eau du monde ne pourrait abreuver.
Si ta vie était entre mes mains, je ne serais pas prêt à te sauver, mais je donnerais ma vie pour sauver la tienne.
Un silence.
Une brise.
Une bulle.
Qui éclata.
-Si tu partais pour toujours, je ne serais pas malheureux. Je ne serais plus."
Dans la voûte céleste, un arc-en-ciel éclate. Un arc-en-ciel unique. Aux couleurs vives, qu'on voit mieux que toutes les autres sans les voir. Unique. Comme le moment qui illumine un garçon et une fille, là-bas, assit sur un banc. Enlacés.
Heureux.
C'est un mot simple à faire vivre,
un mot simple à écrire.
Mais pourquoi est-ce donc si dur de le dire?